L'an 1 de Macron, ou la fin d'une société (auto)organisée?

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On a tendance à l'oublier, mais la sécu et les services publics sont les enfants de la condamnation morale de ceux qui ont rendu possible le surgissement, en l'espace de seulement 20 ans, de deux guerres mondiales. Ces outils ne sont ni les inventions d'un général illuminé, ni le résultat d'une générosité entrepreunariale. Construits précisément pour s'opposer à ces engeances, ces organismes se résument en une pensée mis en action pendant près de 70 ans : à chacun et à chacune selon ses moyens, à tous et toutes selon ses besoins. Gitane, juif, gai, musulman, migrante, patriote, ne saurait être une question pertinente pour cette pensée résolument révolutionnaire.

Bien au contraire, ces quelques mots proclament que tout homme ou femme a des besoins, que ce soit en matière de soin, d’éducation, de transport public… Et que c’est aux membres de la société de s'organiser pour la doter d’organisme à même d’y répondre. Des caisses communes, gérées par les salariés⋅es eux-mêmes, ont donc été mises en place : chaque mois une fraction du salaire de chacun⋅e était (pour quelque temps encore nous pourrions dire "est") mis au pot commun sous forme de cotisation afin d’aider celles et ceux dans la nécessité du moment (maladie, naissance, accident du travail). Le même mouvement de libération va aussi conduire à donner naissance au statut du fonctionnaire, défini comme travailleur au service d'une mission publique accomplie à l'abri des féodalités de l'argent et des pouvoirs.

Cette idylle n’a pas durée longtemps, il était en effet inacceptable que les travailleurs s'aperçoivent qu'ils leur étaient possibles de se protèger, et de produire, en s’organisant eux-mêmes; loin, très loin, du patronat et de l’État. À quoi pourrait bien servir un patron qui ne décide pas, ou un exécutif qui n'exécute plus rien du tout ? Le propre d'une institution, comme de celui qui possède une chaîne d'assemblage, étant de dépenser son énergie à justifier son existence, leur résistance s'avéra forte. Car si de par ces constructions populaires nous leur avions demandé de disparaître, eux qui "ne désarment jamais" se contentèrent d'attendre des jours plus favorables.

L'éloignement de la guerre, la "normalisation" des résistants, et l'avènement de la consommation de masse renversèrent graduellement les rapports de force. La bascule faite, il fallu se résigner à laisser des ministres discourir sur l’emploi que font les travailleurs d'une caisse où eux ne cotiseront jamais. Il fallu surtout supporter jusqu’à la surdité les jérémiades des apôtres du veau d'or. Ces derniers⋅ères, grands⋅es promoteurs⋅es de l'extension constante du domaine de la marchandise, où tout doit être une source de bénéfice, à force de faire pleurer dans les chaumières au 20h et dans les rues à grand renfort de gaz lacrymogène, ont réussi à imposer à bas bruit la substitution d’un terme par un autre : rapidement la cotisation sociale, clé de voute du système, laissa sa place à la charge sociale dans les têtes et dans les textes.

À partir des années 80, profitant de la brèche, ces voleurs et voleuses, au doux nom d’entrepreneur et d'entrepreneuse; ainsi que les biens tristes repentis de mai 68 ; se sont alors investis⋅es dans une activité hautement lucrative : chouiner partout, tout le temps, devant la lourdeur de charge toujours trop lourdes, toujours plus insupportables. Jamais rassasié⋅es, ni à court d’idée: il en fallait en effet toujours plus… enfin toujours moins... Un pin’s 1 million d’emploi valant des milliards de bénéfices, la gourmandise facile de ceux⋅elles-là a donc été mis en pratique jusqu'à la lie.

Les gens de peu, généralement de bonnes volontés ont accepté bon an mal an l'appel à la saignée des BFM et autres affidés⋅es des enrichis⋅es: il fallait être compétitif, lutter contre les gaspillages, faire sus aux assistés⋅es, redevenir des bêtes de caserne… Interrompons la liste ici mais soulignons que sur ce point une lecture de la presse nous contentera sans doute plus que les maigres connaissances consignées ici.

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Poursuivons en le reconnaissant d'emblé: cette démagogie a formidablement fonctionné. Aujourd’hui les services publics au sens large, bien que propriété pécunière des peuples, ne sont plus dans ses mains. Depuis des décennies, leurs fonctionnements ont été systématiquement sabotés : les crédits ont été coupés, les employés⋅es empêchés⋅es d'agir pour le mieux et les usagers⋅ères en situation critique criminalisés⋅es. À titre d’exemple, nos bienveillants ministres attendent que chaque année la sécu fassent des économies… D'accord, mais des économies sur quoi ? Et pour quoi faire ? Demanderait-on aux incendies de ne plus se produire à partir du 17 novembre au prétexte qu'il n'y a plus de budget pour faire le plein des camions ?

Redisons-le : À chacun⋅e selon ses moyens, à tous⋅tes selon ses besoins.

Ces quelques mots résument ce contre quoi nos ennemis luttent : la perspective à peine entre-ouverte d’une société qui tout en s’organisant elle-même, à réussi à mettre à l’abri des sommes considérables (dixit un pognon de dingue) de la gloutonnerie des actionnaires et des startupeurs⋅euses. Connaissant à présent nos adversaires les casseurs⋅euses encravatés⋅es, il reste néanmoins à retrouver les objets de la lutte.

Car il faut bien reconnaître qu’une école publique efficace ne fait pas les affaires des organismes de formations privées, qu’un hôpital public aux employés⋅es nombreux⋅es et bien traité⋅es, ruine les cliniques, et qu’une sncf organisée dans l’intérêt des voyageurs et voyageuses maintient durablement les accapareurs dans les poubelles de l’histoire.

Alors, quand est-ce qu’on recommence à montrer les dents ?


Crédit photo:
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Pour aller plus loin:

https://www.franceinter.fr/emissions/la-bas-si-j-y-suis/la-bas-si-j-y-suis-05-decembre-2012
https://comptoir.org/2017/10/06/entretien-bernard-friot
http://www.reseau-salariat.info/da838fca1c7f3a7e36f777cc5d39e677?lang=fr#0
https://www.youtube.com/watch?v=zqofNMYIlb4
https://www.youtube.com/watch?v=aVLlVqWd57Y
https://www.youtube.com/watch?v=I0xI64D69ZE